Infrastructures

Les SSII africaines font de la résistance


Menacées par la concurrence internationale sur leurs propres marchés nationaux, les SSII d’Afrique subsahariennes commencent à fédérer leur action pour se professionnaliser. Par Mohamadou DIALLO*


Que pèse l’Afrique sur le marché mondial des services informatiques ? « Près de 15 milliards de dollars par an. Une croissance annuelle relativement forte de l’ordre de 5 à 8 % pour les 3 premiers trimestres 2009 », explique Daniel Médou, directeur général en charge des opérations et du développement de Prologiq, une Société de services et d’ingénierie informatique (SSII) camerounaise, faisant référence à l’ensemble du continent. Un chiffre à comparer à 250 milliards de dollars en 2008 dans la zone Europe, Afrique, Moyen-Orient, en progression de 5,3 %, et à un total de 872 milliards de dollars dans le monde (+ 6,5 % prévus en 2009), selon le cabinet d’études de marchés Gartner Group. Malgré l’enthousiasme manifesté par le patron de Prologic et par ses confrères, l’Afrique subsaharienne francophone ne pèse guère sur cet échiquier. À un bout, un « géant » comme CFAO Technologies, l’une des plus importantes SSII spécialisées sur l’Afrique, au chiffre d’affaires de 110 millions d’euros. À l’autre extrémité, des sociétés comme la sienne, comme Chaka, au Sénégal, ou encore Inova, en Côte d’Ivoire. D’ailleurs, ce dernier figure parmi les membres fondateurs de l’ITC WCA, un consortium de 7 SSII de l’Ouest et du Centre qui pèse près de 15 millions d’euros de CA cumulé et emploie quelque 200 collaborateurs. Leur objectif est de développer des synergies commerciales et techniques pour faire face à l’arrivée des concurrents (voir JA Numéro…).

« Notre secteur est très atomisé, comprenant beaucoup d’entreprises de petites tailles, parfois sous-capitalisées, explique Patrick Ismaël Mbengue, directeur général d’Inova, qui réalise un chiffre d’affaires annuel de 1,5 milliard de F CFA (2,3 millions d’euros). Il s’agit souvent de SARL, voire d’entreprises personnelles peu spécialisées avec des offres très génériques. » Face à elles, le marché est, lui aussi, disparate. Après les opérateurs de téléphonie mobile, c’est aujourd’hui le secteur public qui est le principal moteur de croissance des services informatiques en Afrique subsaharienne, grâce aux chantiers lancés dans la plupart des pays, notamment pour l’e-administration et les Intranet gouvernementaux. Viennent ensuite l’assurance et la banque, dont les grands acteurs développent de nouvelles applications commerciales, comme la banque à distance ou le paiement par le téléphone mobile. Autres débouchés, les transports et la logistique, les délégations de service public (eau, électricité…), autant de domaines dont les groupes internationaux sont les principaux acteurs en Afrique, et font le plus souvent appel à leurs fournisseurs habituels, européens ou américains.

Mais la plupart des États, bien qu’ils considèrent le secteur des TIC comme stratégique et veuillent en faire l’un des points forts de leur économie, ont une faible perception de l’offre africaine. « Le nombre restreint de marchés publics attribués aux sociétés de services locales reflète un manque de confiance dans les capacités techniques et managériales des SSII africaines », regrette Aissata Sow Thiam, manager associée chez Performances Management Consulting, cabinet de conseil en management en Afrique de l’Ouest. Sa remarque vaut également pour les grandes entreprises publiques, pourtant grandes consommatrices de services informatiques. Résultat, des marchés domestiques exigus qui engendrent de faibles marges bénéficiaires pour les acteurs locaux. La situation est d’autant plus difficile pour eux que, sur les appels d’offres les plus importants, ils doivent faire face à une concurrence internationale venue du Maghreb, d’Inde ou de Chine.

Face à quoi, pour accroître leurs revenus, les SSII africaines ont investi des activités connexes moins rentables et à plus faible valeur ajoutée, comme la distribution de matériel informatique, l’installation et la maintenance de réseaux, l’intégration de progiciels (paie, par exemple), la fourniture d’accès à Internet et de téléphonie sur Internet (VoIP). « Dans la plupart de ces domaines, les SSII doivent faire face à la concurrence du secteur informel », explique Aissata Sow Thiam. La formation figure également dans la palette des offres que proposent la quasi-totalité des SSII africaines. À tel point que la concurrence est vive et les marges réduites. « Il y a eu une véritable prolifération des SSII africaines ces dernières années, sans une réelle spécialisation et de façon anarchique, commente un professionnel basé à Paris. Le secteur aurait besoin d’une consolidation pour se stabiliser. »

Le développement des SSII au Maroc et en Tunisie avait connu les mêmes travers il y a une dizaine d’années. Progressivement, la profession s’est organisée. Sous l’impulsion de leurs groupements professionnels, les SSII ont élaboré de véritables stratégies nationales pour se positionner sur la scène locale et mettre en valeur les avantages comparatifs de leur pays pour l’implantation des entreprises étrangères exerçant dans le domaine des TIC, leur proposant d’abord d’être leurs sous-traitants. « Ensuite, elles ont capitalisé sur le développement des infrastructures des télécommunications et celui des compétences locales, notamment grâce à la mise en place de filières appropriées de formation, pour s’orienter progressivement vers l’offshoring », constate Aissata Sow Thiam.

Sur le modèle de l’Apebi marocaine (Association des professionnels des technologies de l’information) et d’Infotica en Tunisie, des groupements professionnels voient le jour en Afrique francophone, à l’instar de l’Organisation des professionnels des technologies de l’information et de la communication (Optic), au Sénégal, ou encore le Groupement interprofessionnel des métiers de l’informatique (Gimi), en Côte d’Ivoire. Leur dénominateur commun est d’assurer la promotion des entreprises de logiciels et services et la défense des intérêts collectifs des professionnels. Mais les missions varient fortement d’un pays à l’autre. Bien qu’ils servent d’observateur et d’analyste privilégié du secteur des logiciels et services dans leur pays, les rôles du Gimi ivoirien et l’Optic sénégalaise n’ont pas encore les mêmes orientations stratégiques que celles de l’Apebi marocaine ou de l’Infotica tunisien. Quand les organisations professionnelles maghrébines s’orientent vers l’offshoring, leurs consœurs africaines peaufinent encore leur stratégie pour asseoir leur légitimité.

Parmi les solutions qui permettront d’y parvenir, figure la mise en place d’un cadre de concertation avec d’autres représentants de la profession, notamment les donneurs d’ordre ou les prescripteurs. Au Maroc, l’Association des utilisateurs des systèmes d’information du Maroc (Ausim) regroupe les Directeurs des systèmes d’information (DSI, voir encadré) des grandes entreprises marocaines existe depuis une quinzaine d’années et figure de précurseurs même si ses ambitions sont en deçà des enjeux. Par contre, il n’existe pas encore de structure similaire en Tunisie, ni au Sénégal. En Côte d’Ivoire, le Club des DSI récemment formé n’a pas encore le recul nécessaire pour amorcer l’échange avec le Gimi. Dans les pays industrialisés, les professionnels de l’informatique, fournisseurs et clients, se sont structurés au fil du temps, ce qui a permis de mettre en place des mesures communes permettant, par exemple, de labéliser les prestations et de définir des référentiels d’expertise et de bonnes pratiques. Des actions pour le moment disparate se mettent en place au sud du Sahara. De leur succès dépendra la survie des SSII africaines et leur légitimité aux yeux des donneurs d’ordre.


Le 23/12/2008 Auteur: cet article est paru dans le HS de JA Numéro 20; Décembre 2008


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