Il y a un an, Cio Mag lançait son premier numéro à Marrakech au Maroc à l’occasion de la seconde édition d’AfroCio, la plate-forme de rencontre pour les DSI africains.
Ahmed Reda CHAMI, Ministre de l’Industrie du Commerce et des Nouvelles Technologies « Le plan Impact servira de feuille de route au secteur des TIC pour les cinq prochaines années ». Réputé pragmatique aux yeux de ses concitoyens et surtout rompu au monde des affaires, Ahmed Réda CHAMI fait partie de cette jeune génération que le Roi Mohammed VI a placée au sommet de l'Etat pour conduire les grands chantiers du Royaume. Né en 1961 à Casablanca, cet ingénieur diplômé de Centrale Paris, titulaire d'un MBA de l'Ucla (Los Angeles), a fait une longue carrière dans le privé avant de se voir confier le poste de l’Industrie, du Commerce et des Nouvelles Technologie. Auparavant, il a notamment travaillé pendant sept ans chez Microsoft où il a occupé le poste de président pour l’Asie du Sud-Est Dans cet entretien accordé à Cio Mag, il détaille sa vision du secteur des TIC marocain et les grands axes du développement qu’il souhaite donner au secteur.
CIO Mag : Le secteur des TIC au Maroc a connu, ces dernières années, une réelle évolution. Aujourd'hui, peut-on parler d'une véritable référence marocaine en la matière ?
Ahmed Reda CHAMI : J'aurais souhaité vous dire qu'il y a une référence marocaine en la matière, mais je ne serais pas aussi tranché. En fait, lorsque l'on regarde aujourd'hui le domaine des Nouvelles Technologies, il y a les Télécoms et les Nouvelles Technologies de l'Information.
Dans les Télécoms, l'expérience marocaine est clairement probante, puisque l'année dernière, le Royaume comptait plus de 23 millions d’utilisateurs de téléphone mobile alors qu’il n’y en avait à peine que quelques centaines de milliers, en 1995, à l’époque de l’introduction de la téléphonie mobile. Nous avons, incontestablement, réalisé des efforts extraordinaires dans ce domaine durant ces dernières années.
Dans le domaine de l'Internet, on est, je dirais, à mi-parcours. Mais, dans celui des Nouvelles Technologies, on est en deçà de nos ambitions en termes de taux de pénétration et d’utilisation des systèmes d’information au niveau des PME mais aussi par rapport à l’appropriation des outils Internet par la population.
Nous avons également observé un retard au niveau de la gouvernement électronique (e-Gov) particulièrement dans les relations entre les administrations et les administrés.
Globalement, le bilan est positif, si on veut voir le verre à moitié plein. Mais, il reste cette partie vide qu'il va falloir combler très rapidement.
CIO Mag : Le Maroc est tout de même considéré comme le leader régional en ce qui concerne les centres de contact francophone. A quoi doit-on le dynamisme du Maroc aujourd'hui dans l'offshoring ?
Ahmed Reda CHAMI : Je pense que le Maroc a saisi, très tôt, l'opportunité qui s'offrait à lui pour développer ce secteur d'offshoring. Et aujourd'hui, il est effectivement positionné en tant que leader dans l'offshoring principalement francophone. En ce qui concerne l'offshoring hispanophone, il y a quelques centres, mais, je pense qu’il existe d’importants gisements que nous n'avons pas encore réellement exploités.
Maintenant, pourquoi s'est-on positionné rapidement comme cela ? Lorsque vous avez une vision, il faut tout de suite la décliner en une stratégie qui vient la conforter. Et il faut surtout avoir un plan d'action pour exécuter cette stratégie.
Mon prédécesseur avait, déjà dans le cadre du plan Emergence, défini l’offshoring comme un secteur porteur et une offre Maroc a été développée.
L'offre Maroc consistait d'abord à mettre en place ce que l'on a appelé des zones dédiées : CasaNearShore et Rabat Technopolis en sont les premières. Ce sont des zones aux standards mondiaux qui offrent à l'investisseur une structure d'accueil prête à l'emploi, des loyers extrêmement compétitifs. On est, par exemple, 20 à 30% moins cher que le centre ville de Casablanca). Il y a une offre Télécom au plus haut standard, non seulement en matière de bande passante, mais aussi de prix. Là aussi, on est 20 à 30% moins cher que le prix du marché. C'est donc la première composante de l'offre Maroc.
La deuxième composante réside dans la formation. On a évalué, rapidement les besoins de compétences de ces entreprises. Et on a développé un programme national de formation en partenariat avec les Universités, l'Office de la Formation Professionnelle et les opérateurs privés, afin d’offrir aux entreprises la possibilité de disposer rapidement des ressources qui leur sont nécessaires.
D’un autre côté, nous avons mis en place un fonds d'aide à la formation. Une entreprise qui s’installe et qui veut former un ingénieur dans des domaines spécifiques à leur business bénéficie d'une aide de l'Etat jusqu’à 3000 Euros en formation initiale et 3000 Euros de plus en formation continue.
La troisième composante de l'offre concerne l’incitation financière. Nous avons mis en place un fonds qui fait que le taux de l'Impôt sur le Revenu maximum payé par l'entreprise pour un de ses employés, ne peut pas dépasser les 20%. Si cela dépasse les 20%, en cas de salaires élevés, ce fonds paie la différence.
Cette offre Maroc, qui a donné de la visibilité aux investisseurs, a été accompagnée d'un effort intensif de promotion de ces parcs à l'international. On a déjà vu les premiers résultats : lorsque des grands noms s'installent, cela produit un effet boule de neige. C'est ce qui se passe aujourd'hui.
CIO Mag : Le Maroc s'apprête aujourd'hui à lancer un nouveau plan, le plan Impact, que les professionnels de l'offshoring attendent avec impatience. Sans nous dévoiler le détail de ce plan qui sera présenté officiellement prochainement, pouvez-vous déjà nous en donner les grandes lignes ?
Ahmed Reda CHAMI : Tout à fait. Nous sommes partis, d’une part, du diagnostic des faiblesses et atouts du secteur au Maroc, ainsi que du potentiel non encore réalisé et d’autre part, du benchmarking par rapport à d’autres pays. A l’issue de cette démarche, le plan Impact préconise cinq lignes de force majeures :
Une ligne de force qui est d'abord l'offshoring. Comment pouvons-nous consolider notre approche offshoring ?
Notre deuxième objectif, j'en ai parlé tout à l'heure ; lorsque l'on constate que les PME ne sont pas assez équipées, que devons nous faire pour qu’elles soient utilisatrices de technologies nouvelles en vue d’améliorer leur productivité et avoir accès à d'autres marchés ?
Troisième axe : c'est l'axe citoyen. Nous avons aujourd'hui une faible pénétration des PC au niveau des ménages, une faible utilisation de l'Internet aussi, avec une nette différence entre les zones à forte densité de population et les régions moyennement denses. Que devons nous faire pour qu'il y ait davantage de ménages qui s'équipent et d’usagers d’Internet au Maroc ?
Le quatrième axe, ce sont les services de l'administration électronique offerts aux citoyens et aux entreprises. Comment nous, Administration, pouvons-nous mieux utiliser les nouvelles technologies, et surtout que pouvons-nous faire pour faciliter la vie des citoyens en mettant en ligne des services transactionnels.
Il y a un cinquième axe qui me paraît également évident ; c'est celui du secteur de l'industrie. Quelles sont les filières d'excellence ? Nous avons, par exemple, dans le secteur de la monétique, des sociétés comme HPS ou M2M Group, qui sont aux standards mondiaux. Existe-t-il encore d'autres secteurs où le Maroc peut se positionner ? Si oui, comment l'Etat peut-il aider ces champions à émerger ?
Voilà donc, dans les grandes lignes, les principaux axes de ce plan ; ensuite on vient avec des actions concrètes pour que cela fonctionne. Bien sûr, quand vous avez ce genre d'axes, il y a deux mesures de support qui sont importantes. Il y a la partie Ressources Humaines. Il faut s'assurer que nous avons les ressources humaines qu'il faut pour n'importe lequel de ces axes. Il y a aussi la partie Confiance Numérique. Si on devient une société qui utilise de plus en plus de systèmes d'information, il ne faut pas que cela se fasse sans tenir compte de la composante sécurité des échanges.
Ce plan Impact, qui couvre la période 2009-2014, sera ainsi notre feuille de route pour les prochaines années.
CIO Mag : Et c'est vrai que l'attente des opérateurs, notamment ceux qui évoluent dans le secteur de l'offshoring, étaient fortes pour la mise en place de ce plan Impact…
Ahmed Reda CHAMI : Lorsqu’on décline une stratégie, en l’occurrence Impact pour les TIC, l’analyse de l’existant reste un travail de fond et de longue haleine, incontournable et chronophage. D'où l'importance d'avoir demain un observatoire des TIC, ce qui est d'ailleurs prévu dans le plan Impact.
L’objectif est de présenter le plan Impact, dont les axes stratégiques sont finalisés, avec ses mesures d’accompagnement notamment une structure de gouvernance et un budget détaillé et validé auprès des différents intervenants. Cela nécessite des exercices de présentation et d’approbation avec les différentes parties prenantes comme le Ministère des Finances pour la partie budgétaire. Je trouve qu'il faut d’abord disposer d’un dossier entièrement ficelé avant de communiquer.
Mais, tout ceci ne nous empêche pas de mener des actions pour nous assurer que nous avançons sur les cinq axes. Chaque jour, des actions sont menés sur les cinq axes que je viens de vous présenter. Je pense que nous serons prêts dans les prochaines semaines pour communiquer plus largement sur ce plan.
CIO Mag : Aujourd'hui, on vit une crise économique mondiale. Apparemment, le Maroc est épargné, pour le moment, par cette crise, mais à terme votre économie ne sera-t-elle pas touchée ?
Ahmed Reda CHAMI : Déjà, il serait inapproprié d’affirmer qu’on serait épargné. Je conçois qu’il faut rester positif, mais, la vigilance reste de mise puisque le Maroc ne vit pas isolé. A présent, nous estimons que l'impact sur notre économie est moindre comparablement aux économies américaine, européenne, ou d'autres pays émergents. Pourquoi cela ? Nous avons en fait des acquis comme notre surplus budgétaire qui nous permet de mieux gérer nos dépenses publiques. Par ailleurs, nous avons une politique d'investissement forte qui nous permet de maintenir la croissance. Nous avons également, en tant que pays émergent, plusieurs secteurs à fort potentiel que l'on n'a pas encore exploités ; cela donne une marge de manœuvre supplémentaire. Mais, pour certains secteurs exportateurs, exemple du textile ou de l'équipement automobile, la réalité est différente.
De par les acquis, de par la loi de finances volontariste et de la baisse de l'IR (NDLR : impôt sur le revenu), on devrait pouvoir relancer la consommation. Par ailleurs, je pense qu’avec tous les plans que nous sommes en train de lancer comme le plan Vert, le plan Emergence, le Maroc devrait avoir une année plutôt bonne par rapport au reste du monde. Maintenant, il faut espérer que cette crise mondiale ne perdure pas. Dans ce cas, toutes les économies du monde seraient impactées. Si on en sort en 2010, on espère bien tenir le cap.
CIO Mag : Et concernant le secteur des Technologies de l'information ?
Ahmed Reda CHAMI : Ce secteur se porte relativement bien. En fait, lorsque l'on regarde les télécoms, c'est de la consommation locale. Et avec l'entrée de nouveaux concurrents, je pense à la licence GSM accordée à Wana, on devrait voir les prix baisser ce qui entraînerait donc une augmentation du nombre des utilisateurs. On prévoit ainsi une croissance du secteur des télécoms.
Avec la mise en œuvre du plan Impact, je pense que l'on va avoir aussi une croissance dans les TI. J'en suis convaincu. Maintenant, à l'intérieur des TI, notamment au niveau de l'offshoring, lorsque l'on a des crises pareilles, les gens, je pense à nos amis européens, vont avoir de plus en plus besoin de rationaliser leurs coûts et ils peuvent le trouver à travers l'offshoring. Je pense que c'est l'un des secteurs qui pourraient aider nos partenaires européens à mieux maîtriser l’impact de la crise.
CIO Mag : Quels sont aujourd'hui pour le Maroc les enjeux du très haut débit ?
Ahmed Reda CHAMI : Concernant les enjeux du très haut débit pour les ménages, nous ne sommes pas encore dans les transitions que connaissent les pays de l’Europe ou des pays comme le Japon et la Corée où le très haut débit se déploie rapidement. Ces pays connaissent une mutation du haut débit vers le très haut débit (implantation de la fibre dans le réseau d’accès) qui n’est motivé que par les besoins des ménages en nouveaux services de contenu comme la TVHD, la Vidéo à la demande,… On se rappelle très bien de ce qu'était l’effet 3G et les sommes pharaoniques que les différents acteurs ont du payer sur la base de perspectives d’usages et de contenus.
Aujourd'hui, nous pensons que le haut débit est un passage incontournable par rapport à nos besoins en services et contenus comme les services gouvernementaux, les applications pour l'éducation de nos enfants…
La couverture et la pénétration du haut débit dans les foyers est une priorité du plan Impact.
Aujourd'hui, Comme pour ce qui s’est passé pour le déploiement du haut débit dans d’autre pays, ce sont les besoins des ménages et des entreprises qui tireront les besoins en débit et qui, par le volume qu’ils représentent, seront structurants pour l’architecture des futurs réseaux.
Le 03/04/2009 Auteur: Entretien réalisé par Karim DRONET