Réseaux télécoms

Quand l’Afrique communiquera. Par Charles De LAUBIER


Les 55 pays africains – c’est-à-dire les 53 Etats membres de l’Union africaine (UA), auxquels il faut ajouter le Maroc et l’île de Mayotte (territoire français) mais pas La Réunion (département français déjà largement subventionné par l’Union européenne) – ont tout à gagner de la mondialisation de l’économie et de l’émergence de la société de l’information. D’autant que ces deux tendances, qui créent de la croissance dans les pays émergents, sont portées par l’explosion des nouvelles technologies de communication et leur accessibilité par le plus grand nombre.


Par Charles de Laubier *


Les quelque 922 millions d’Africains, soit près de 14 % de la population mondiale, seront parmi les grands bénéficiaires de cette révolution numérique qu’induisent Internet et les mobiles. Du moins si tous obstacles au progrès sont levés. Demain, en 2050, ils seront sans doute plus de 2 milliards d’habitants, soit environ 20 % des Etres humains.
Encore faut-il que les Etats du Continent noir, « Berceau de l’humanité », décrètent – si cela n’est pas déjà fait – l’ouverture des marchés par l’abolition des monopoles publics de télécommunications et de l’audiovisuel, ainsi que la garantie de la liberté d’expression et des médias. Qu’ils le veuillent ou non, les gouvernements africains doivent accompagner leurs peuples qui, débarrassés des oripeaux de la colonisation et du « paternalisme » européen, aspirent aux avancées technologiques et humaines. L’Union européenne et l’Union africaine ont convenu, lors de leur sommet à Lisbonne en décembre 2007 (deuxième du genre après celui du Caire en avril 2000), de se parler d’ « égal à égal » et d’établir des échanges économiques « gagnant-gagnant ». Finies les chasses gardées en Afrique, place à la concurrence des prétendants partenaires que sont l’Europe, le Moyen-Orient, la Chine ou encore les Etats-Unis. N’en déplaise à la France, « l’homme africain » s’est déjà « élancé vers l’avenir »…

Sortir de la fracture numérique

Si l’objectif de l’Organisation des Nations Unies (ONU), fixé lors du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI), est de « connecter tous les villages et toutes les villes du monde à l’horizon 2015 », les Africains n’entendent pas attendre les bras croisés cette échéance pour accéder à Internet ou bénéficier d’un téléphone mobile. Pas plus que les entreprises africaines ne repousseront à plus tard leur volonté d’investir dans des systèmes d’information. Il en va de l’épanouissement des uns et du développement des autres.
Le premier sommet « Connecter l’Afrique », organisé par l’Union internationale des télécommunications (UIT) fin octobre 2007 à Kigali, la capitale du Rwanda revenu à la vie, est arrivé à point nommé pour donner une impulsion nouvelle aux Africains décidés à sortir de la fracture numérique et, partant, à s’extirper des fléaux de la pauvreté (40 % des Africains vivent avec moins d’un dollar par jour) et des conflits.
Le développement socio-économique de l’Afrique, qui enregistre déjà une croissance annuelle soutenue de son Produit intérieur brut (PIB), passe par cette société de l’information.
« Il faut un plan Marshall pour le développement des infrastructures d'information et de télécommunication en Afrique », a lancé de Genève le nouveau secrétaire général de l'UIT, le Malien Hamadoun Touré, qui en appelle à la Banque mondiale, à l’Alliance mondiale pour les technologies de l’information et de la communication (GAID) ou encore la Banque africaine de développement. Il ne s’agit plus de se contenter de l’aide et de la charité, mais de favoriser aussi les investissements, le commerce et les partenariats « public-privé ». Le sommet « Connecter l’Afrique » s’est ainsi engagé à investir plus de 55 milliards de dollars dans les technologies de l’information et de la communication (TIC), dont plus de 90 % consentis à l’Afrique subsaharienne par la GSM Assocation qui, fondée il y a vingt ans maintenant, regroupe 700 opérateurs mobiles de par le monde. « D’ici à 2015, les services large bande [haut débit] et les TIC seront étendus à l’ensemble des villages africains », a affirmé le président du Rwanda, s’inscrivant dans les objectifs du SMSI. La Banque mondiale, elle, va consacrer 2 milliards de dollars d’ici à 2012 aux TIC en Afrique, tandis que la Commission européenne veut favoriser les réseaux transafricains moyennant 260 millions d’euros sous forme de prêts et 100 millions en subventions sur 2007 et 2008. Quant à l’UIT, elle va héberger et mettre à jour une plate-forme en ligne baptisée « Global View » qui permettra de suivre l’évolution de la mise en œuvre des objectifs du SMSI sur le continent africain. L’UIT travaillera en outre avec la Banque africaine du développement (BAD).

Favoriser le partage des réseaux

L’organisation onusienne des télécoms évalue à 8 milliards de dollars le montant en 2005 des investissements dans les infrastructures de communications électroniques sur l’ensemble du Continent noir, dont une large part dans les réseaux mobiles beaucoup moins chers que le génie civil nécessaire aux installations fixes. Résultat : le développement des mobiles en Afrique a été deux fois plus rapide que dans l’ensemble du monde, bien que le taux de pénétration reste inférieur à 10 % en moyenne, tandis que le mobile – grâce essentiellement aux cartes prépayées – dépasse le fixe à quelque 278 millions d’abonnés à fin 2007 (source UIT). Résultat : les Africains sont plus nombreux à disposer d’un téléphone portable que d’un accès à Internet, lequel bénéficie à moins de 5 % de la population, dont à peine 1 % est en haut débit ! Sans parler du fait que 70 % du trafic Internet transite par des réseaux situés en dehors du continent africain, engendrant un surcoût inutile pour les entreprises et les populations. L’Association des fournisseurs d’accès Internet africains (AfriISPA) compte porter à près de 30 le nombre de pays ayant un point d’échange Internet (IXP), seul capable de faire baisser les prix des connexions. Les opérateurs historiques du Continent, dont 45 % ne sont pas encore privatisés, ne doivent plus entraver le développement de la téléphonie sur IP (Internet Protocol) sous prétexte de préserver leur « rente » sur le téléphone traditionnel encore réservé à des privilégiés. Mais l’Afrique doit encore pouvoir accéder à une 3G (troisième génération de mobile) plus abordable qu’elle ne l’est dans les pays riches. De même, doit-elle pouvoir déployer des réseaux économiques sans fil haut débit de type WiMax. Pour cela, les marchés doivent être ouverts à la concurrence et placés sous la vigilance de régulateurs indépendants. Pour que s’estompe la disparité des infrastructures en Afrique, les régulateurs (réunis à Nairobi au Kenya en juin dernier) ont convenus de favoriser le partage des réseaux, en particulier ceux de prochaine génération (NGN), afin de réduire les coûts, éviter les doublons et empêcher le gaspillage. Les acteurs ne manquent pas.
France Télécom, déjà présent dans treize pays africains, veut continuer à s’implanter et s’est donné comme objectif de « doubler » sa clientèle sur ce continent pour atteindre 50 millions d’abonnés en 2010. L’opérateur mobile Celtel devrait couvrir à terme quinze pays africains avec son réseau « One Network ». Le premier satellite panafricain, lancé en décembre 2007 par Arianespace pour le compte de l’opérateur Rascom, va desservir de nombreuses zones rurales avec des services de télévision directe et des accès à Internet. Les câbles sous-marins à fibre optique sont aussi prometteurs.

Vers une régulation mondiale d’Internet

Gageons que la prochaine manifestation mondiale UIT Telecom Africa, qui se déroulera en mai 2008 en Egypte, concrétisera le « new deal » dont a besoin l’Afrique pour que les systèmes d’information se mettre en place auprès du grand public et des entreprises. L’initiative AfroCIO de Mohamadou Diallo, qui réunit les Chief Executive Officers africains – c’est-à-dire les Directeurs des systèmes d’information (DSI) –, y contribue.
Quant aux relations que l’Union européenne et l’Union africaine viennent de renforcer, elles ne doivent pas être réduites à la lutte contre l’immigration illégale – alors que l’Europe a besoin d’immigrés en situation régulière ! – mais être élargies à l’aide au développement de la société de l’information africaine au sens large.
Ce développement numérique du Continent nécessite non seulement une révision et une harmonisation des cadres réglementaires des communications électroniques, les directives européennes dans ce domaine pouvant inspirer les Etats africains, mais aussi une véritable « libéralisation des médias ».
« Grâce à la création des instances de régulation dans la plupart des pays d'Afrique, ce continent connaît actuellement un bouleversement médiatique fondamental, une véritable ouverture médiatique (…) », s’est félicité Hervé Bourges le 3 juillet dernier à Ouagadougou, au Burkina Faso, lors de la Conférence des instances de régulation de la communication en Afrique (Circaf).
Il s’exprimait en tant que président de l’Union international de la presse francophone (UPF).
Celui qui fut président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA), régulateur français garant notamment du pluralisme des contenus, a estimé que « l'Afrique aurait intérêt à se doter d'un cadre juridique (…) harmonisé qui permettrait aux opérateurs [de l’audiovisuel et des télécommunications] de mieux travailler d'un pays à l'autre… ».
Ce travail collectif des organes de régulation de la communication, qui est « un atout » selon Hervé Bourges, passe aussi par « la régulation d’Internet », laquelle consisterait à « fixer des règles internationales claires, à charge ensuite pour les régulateurs compétents de les appliquer en tenant compte des différences culturelles, d'un pays à l'autre ». En Afrique comme ailleurs, Internet n’est pas un média en tant que tel mais un réseau de communication que peuvent utiliser une pluralité de médias : presse écrite, radio, télévision, cinéma, sites web multimédias.

Garantir la liberté des médias

Or réguler Internet ne peut se concevoir par de la censure des contenus, à part ceux incitant à la haine raciale, portant atteinte à l’enfance, pratiquant de la vraie diffamation, menaçant la sécurité de l’Etat ou encore se rendant complices d’actes illicites.
L'Institut international de la Presse (IPI) et Reporters sans frontières (RSF) placent l’Erythrée au premier rang des pays africains pour la détention de journalistes. Le Sénégal, pourtant l’un des pays d’Afrique les plus dynamiques du Continent et reconnu comme tel à l’international, a vu son président interpellé en juin 2007 par l’Association mondiale des journaux (AMJ), laquelle tenait son congrès annuel en Afrique du Sud et qui a saisi l’occasion pour dénoncer les « tentatives d’intimidation » exercées par le pouvoir de Dakar sur un quotidien et une radio. Puis en novembre, ce fut au tour du responsable du site d’information en ligne sénégalais Rewmi.com d’être inquiété.
La Tunisie, l’Egypte, le Maroc, la Cote d’Ivoire, le Niger et quelques autres pays africains ont maille à partir avec certains de leurs journalistes… Les condamnations pour « atteinte aux intérêts de l’Etat », « diffamation au président », « insulte aux autorités » ou « atteinte à la religion » se multiplient. RSF, qui a recensé plus d’une quarantaine de journalistes incarcérés sur le Continent noir, a décerné en décembre 2007 le prix « Reporters sans frontières-Fondation de France » – dans la catégorie « cyberdissident » – à un Egyptien condamné à quatre ans de prison pour cause de liberté d’expression sur son blog. Un autre Egyptien de la blogosphère africaine a vu son compte Youtube – où il y montrait des vidéos de violences policières – radié par Google du jour au lendemain ! Les cybercafés sont aussi sous surveillance.
Une déclaration, dite de « la Montagne de la Table » (rocher qui surplombe Le Cap), a été approuvée par l’AMJ pour appeler les gouvernements africains à « abolir d’urgence les lois sur l’insulte publique et toutes les autres lois qui limitent la liberté de la presse ». Et quand huit pays africains francophones suivent une formation à l’Ecole supérieure de journalisme (ESJ) à Lille, cela aboutit à la création d’un réseau d’information baptisé « Africa Web Managers » afin de favoriser l’investissement dans la formation journalistique et dans les technologies de l’information. « La francophonie sera subversive et imaginative ou ne sera pas », disait l’Egyptien Boutros Boutros-Ghali, qui fut secrétaire général de l’ONU.
Car tout se tient. Les nouvelles technologies de communication engendrent la société de l’information, laquelle ne se conçoit pas sans droit de l’homme ni sans liberté de la presse, le tout participant à l’ancrage de l’Afrique dans la démocratie.

* Charles de Laubier, journaliste et auteur d’ouvrages sur la société de l’information Dans la compétition internationale actuelle, le seul véritable avantage concurrentiel, défendable et durable, réside pour l’entreprise, dans sa capacité à maîtriser l’information, en temps réel, à tout moment et en tous lieux pour construire et faire évoluer sa base de connaissance stratégique. Orientée vers la maîtrise de l’information, l’optimisation de la décision et la promotion des coopérations, l’Intelligence Economique d’Entreprise est d’abord une affaire de culture managériale, c'est-à-dire une volonté singulière de penser, de décider et de coopérer afin de mieux agir collectivement.


Le 09/07/2008 Auteur: CIOMag


Afrocio 2010