Il y a un an, Cio Mag lançait son premier numéro à Marrakech au Maroc à l’occasion de la seconde édition d’AfroCio, la plate-forme de rencontre pour les DSI africains.
Publiée dans le premier numéro un de « Vision croisée » coréalisée par l’Idate et Sofrecom, cette étude sur les usages des technologies fait un tour d’horizon des innovations en matière d’usage et de produits notamment en Afrique. L’UIT préconise aux opérateurs historiques des pays en développement de trouver des solutions pour lever les obstacles structurels à la construction d’épines dorsales à l’intérieur des grandes zones régionales et de baisser les coûts de la bande passante par la mutualisation et par le partage des infrastructures notamment.
L’étude insiste sur le fait que « c’est en Afrique, paradoxalement, le continent le plus pauvre du monde, que les prix de l’accès à Internet sont les plus élevés. L’abonnement mensuel à internet s’élève en moyenne à 50 US$, soit près de 70 % du revenu moyen par habitant » alors qu’en Europe, un abonnement comprenant une offre Triple-play, est à 26 US$ en moyenne, ce qui représente 2 % du revenu moyen par habitant. Selon l’UIT, ce fait est lié à l’insuffisance de la largeur de la bande passante internationale et l’absence de points d’échanges internet entrainant ainsi des surcoûts sur les tarifs des communications et des accès à internet.
L’UIT pointe du doigt un frein explicatif : « le déploiement de cet accès [au large bande fixe] étant limité par le fait que le marché du réseau téléphonique public à commutation, de qualité médiocre, est insuffisamment développé et n’est toujours
pas ouvert à la concurrence ». Si pour l’UIT l’avenir est dans le sans fil et dans l’accès public, elle rappelle que rien ne se fera sans résoudre la question énergétique, et encourage le recours aux énergies renouvelables. L’UIT appelle avec virulence les pouvoirs publics et les opérateurs à faire baisser les prix pour élargir l’accès. Elle indique notamment que le partage des infrastructures est une piste essentielle dans une région qui a besoin à la fois d’investissements dans des installations de télécommunications et d’une baisse des prix.
De fait, comme le souligne l’UIT, les opérateurs historiques des pays en développement ont tout intérêt à se mettre autour de la table pour lever les obstacles structurels à la construction d’épines dorsales à l’intérieur des grandes zones régionales et baisser les coûts de bande passante par la mutualisation (par exemple en se mettant en concurrence uniquement sur la couche des services et non sur la couche infrastructure, de manière à cofinancer le déploiement de nouvelles dorsales, ou en embarquant les opérateurs mobiles, en tant que principaux acheteurs en gros de bande passante dans la construction de ces infrastructures lourdes). En aval, la diversification des modes d’accès à internet semble être le maître mot. Les technologies wireless sont en première ligne, car elles cumulent différents avantages : coût de déploiement inférieur aux technologies filaires, acquisition plus simple et à moindre frais pour l’utilisateur, zone de couverture large, mobilité, apparition de standards fl exibles comme le WiMAX (IEEE802.16), possibilité de distribution par des acteurs locaux en lien avec les collectivités locales ou des groupements d’habitants, etc.
20 000 WiMAXistes en Afrique
L’UIT considère qu’il s’agit d’un accès haut-débit sans fi l lorsque la largeur de bande instantanée est supérieure à 1mHz et le taux de transfert des données supérieur à 1,5 Mbit/s, ce qui englobe aujourd’hui une large palette de technologies, dont le WiMAX semble particulièrement porteur. Déployé à plus ou moins grande échelle dans une quinzaine de pays d’Afrique subsaharienne, le WiMAX compte déjà 20 000 utilisateurs (fin 2007), concentrés pour l’instant essentiellement en Afrique du Sud.
Néanmoins, en attendant que le WiMAX fasse ses preuves, les opérateurs mobiles ont compris l’intérêt de se positionner sur ce créneau et commencent à proposer des solutions d’accès à internet au foyer via modem 3G (comme Orange et sa flybox en Europe de l’Est, Maroc Télécom au Maroc, ainsi qu’un bon nombre d’opérateurs qui proposent des modem wireless 3G en Afrique). La 3G dans la bande des 900 MHz, en particulier, semble promise à un certain avenir pour l’internet mobile (clef USB notamment).
Cette entrée des opérateurs mobiles sur le marché du haut débit domestique est une tendance de fond qui devrait s’amplifier dans les prochaines années avec le phénomène de convergence. En effet, bien que loin d’être saturés, les marchés émergents ne génèrent plus les mêmes taux de croissance que ceux observés dans le passé. Les opérateurs mobiles sont donc à la recherche de relais de croissance et la convergence fait partie des options possibles.
En venant disputer aux opérateurs fixes historiques le segment de l’accès haut-débit, ces opérateurs qui ont fait la preuve de leur capacité d’adaptation et d’imagination pour aménager l’utilisation du mobile à des populations à faibles revenus, pourraient inventer dans les années à venir le modèle économique d’une diffusion plus large du haut-débit, quelle que soit la technologie support (WiMAX, UMTS, etc.)
Pour autant, le haut-débit via le réseau filaire ne saurait être purement et simplement négligé, ne serait-ce que parce que ses débits demeurent pour l’instant supérieurs. Indiscutablement, nous allons vers des technologies mixtes, notamment en fonction des degrés de densité des zones à couvrir.
L’innovation est un facteur clé de différenciation pour atteindre les derniers kilomètres vers l’abonné. Les auteurs citent l’exemple de l’Amérique latine et les Caraïbes où l’on assiste à la multiplication de « micro opérateurs de télécoms »29. De quoi s’agit-il ? Dans des zones considérées comme non rentables par les opérateurs historiques (parce que trop isolées ou à trop faibles solvabilité), et où la puissance publique a choisi de ne pas subventionner le déploiement des infrastructures, des communautés d’habitants, regroupées souvent en coopératives, se sont auto-organisées pour répondre à leurs propres besoins en télécommunications. Ces initiatives se sont faites le plus souvent en coproduction avec des acteurs locaux (municipalité, groupement d’entrepreneurs, université, hôpital) et se caractérisent par :
• une imbrication du déploiement d’infrastructures avec
des services adaptés aux besoins locaux (formation,
services fi nanciers, créations de contenus locaux pour
le web, etc.) ;
• l’utilisation combinée d’autres réseaux (routes, voies fl uviale
et maritime…) pour simplifi er le déploiement ;
• l’instauration de mécanismes de fi nancements spécifi -
ques, incluant des contributions bénévoles des habitants
(pose de câble, construction d’antennes…) ;
• l’utilisation de technologies « low cost »
Du WLAN pour accéder au dernier kilomètre du réseau
Ce dernier point mérite un arrêt sur image. Le plus souvent, il s’agit d’une combinaison entre plusieurs technologies sans fil : WLAN – wireless local areas networking, le plus souvent du WiFi – pour le dernier kilomètre, relié au réseau national de l’opérateur soit par VSAT30, soit de façon plus récente, par WiMAX. Ces technologies présentent de nombreux avantages : avec des investissements moindres, elles permettent un déploiement progressif et sont facilement reproductibles. De plus, elles utilisent une ressource qui est souvent sous-utilisée dans les pays les moins riches, a fortiori dans les zones peu peuplées : le spectre radio.
Certaines initiatives, en particulier dans les zones où les ressources en réseaux dorsaux ou en spectre sont limitées (ou trop coûteuses), poussent la logique encore plus loin en développant des réseaux en « mesh », permettant ainsi un maillage de territoires plus larges. Chaque utilisateur joue alors un rôle de relais devenant à la fois récepteur et émetteur d’information pour ses pairs. Enfin, elles mobilisent le plus souvent des logiciels libres, qui leurs évitent de se lier à long terme avec un fournisseur et d’engager de coûteux frais de licence et de renouvellement de ces dernières.
Au-delà des choix technologiques, on constate que les coopératives se sont beaucoup impliquées dans la formation et la dissémination des technologies de l’information, ainsi que dans le développement de contenus locaux, créant ainsi un niveau de connaissance et d’intérêt pour les TIC indispensable à un décollage du secteur en fournissant les conditions préalables à l’amorce d’un cercle vertueux susceptible d’ouvrir des marchés complémentaires.
Rompre ou adapter la culture marketing
En définitive, la demande existe, plus vigoureuse et créative jamais, et les solutions sont également présentes, avec ou sans les opérateurs. Ces derniers ont tout intérêt à comprendre la nécessité de sortir de la culture marketing puisée dans les marchés des pays riches, mais aussi d’accepter que même dans les pays en développement, les TIC, particulièrement internet, représentent des marchés de masse. Bien évidemment, il s’agit comme pour le mobile de s’adapter aux spécificités locales (économiques et culturelles), pour permettre un décollage accéléré de ces marchés et contribuer ainsi à enclencher un cercle vertueux. Les auteurs de l’étude s’intéresse également au rôle des autorités publiques en aval, comme levier du cercle vertueux. A travers trois exemples , l’étude mesure à quel point ce rôle peut être déterminant.
En matière de licences utilisées pour la 3G (2.1 GHz), le prix joue un rôle clé. Forts de l’enseignement des expériences européennes où les montants astronomiques atteints par les licences 3G ont lourdement pesé sur les capacités d’investissement des opérateurs, de nombreux pays adoptent une démarche pragmatique. Conscients du potentiel relativement limité à court terme de cette technologie et soucieux de ne pas grever la capacité d’investissement des opérateurs, les licences sont attribuées à des prix « raisonnables». De 34 millions de dollars (21 millions d’euros) au Maroc à la gratuité en Afrique du Sud ou en Slovénie dernièrement, les prix pratiqués ont pour but de permettre aux opérateurs acquéreurs des licences d’investir « massivement» dans le déploiement de réseaux 3G, vus comme une alternative crédible aux réseaux fi laires pour la fourniture de services haut-débit.
Second exemple, celui de la Voix sur IP, certainement le plus délicat. Dans de nombreux pays, notamment en Amérique latine, le principe de neutralité technologique n’a pas été clairement imposé par les autorités de régulation.
Résultat, de nombreux opérateurs historiques interdisent l’utilisation des réseaux IP pour la voix, alors même qu’ils opèrent sur des territoires où les populations, dont les revenus sont très limités, n’ont de toute façon pas les moyens de financer de la téléphonie filaire classique. La VoIP ne viendrait alors pas en substitution mais au contraire en vecteur pour permettre aux populations les moins aisées d’accéder au monde des télécommunications. Cette réaction de fermeture des réseaux de la part des opérateurs historiques s’explique aisément par la crainte de perdre la ressource première de la voix traditionnelle. Mais elle appelle un travail de pédagogie et d’accompagnement de la part des autorités de régulation. Ces dernières doivent permettre aux opérateurs d’effectuer progressivement leur mutation pour s’adapter à l’arrivée progressive mais inéluctable du tout IP et pour construire les modèles économiques adaptés. Tout ceci en leur démontrant le potentiel de services et de revenus associés susceptibles d’être générés par la multiplication des communications, et la contribution de la VoIP à la création d’un écosystème qui leur sera bénéfique. Dans ce cas, l’expérience de transformation des opérateurs des pays riches qui ont été confrontés précédemment au même dilemme, peut constituer une source d’inspiration.
Enfin, dernier exemple, celui concernant le point sensible des fonds de Service Universel. S’ils ne sont pas toujours gérés par le régulateur, celui-ci participe activement aux programmes que ces fonds devraient permettre de mettre
en œuvre. De nombreux pays ont instauré des systèmes de prélèvement sur le chiffre d’affaires des opérateurs (variant de 2% à 4% hors revenus de l’interconnexion). Le mode de gestion de ces fonds fait souvent l’objet de vives critiques de la part des opérateurs qui reprochent l’opacité qui préside à leur utilisation. À cet égard, l’exemple du Maroc constitue une initiative intéressante. Dans ce pays, les opérateurs sont soumis à un prélèvement de 2% de leur chiffre d’affaires hors interconnexion. L’originalité du système mis en place réside dans le mode de contribution des opérateurs qui ont le choix entre abonder le fonds de Service Universel ou investir directement dans des projets reconnus comme relevant du Service Universel. Dans ce cas, les opérateurs sont exonérés de leur contribution au fonds (à hauteur de l’investissement reconnu comme relevant du Service Universel). Ce système dit « pay or play » offre l’avantage de mieux responsabiliser les opérateurs et de confier pour la partie relevant du « play » les choix technologiques et la gestion des opérations à des acteurs a priori soucieux d’efficacité dans la réalisation de leurs investissements.
Le 20/11/2008 Auteur: CIOMag